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Le Parti Libéral du Québec et la gratuité scolaire
Cahier du camp de formation de l’ASSÉ des 24 et 25 septembre 2005

André LAURENDEAU, 13 mai 1960, Le Devoir, p. 4

C’est la première fois, croyons-nous, que le principe de la gratuité scolaire est inscrit dans le programme d’un des partis traditionnels du Québec. Et les libéraux l’ont posé sans la moindre ambiguïté.

Article 2. - Gratuité scolaire à tous les niveaux de l’enseignement, y compris celui de l’université.

Gratuité, également, des manuels scolaires de l’enseignement public.

Parlera-t-on de démagogie ? Il faut, au contraire, un certain courage pour heurter de front des préjugés en voie de disparition, mais encore virulents dans certains secteurs de la province : cela devient plus évident quand on passe à l’article 4 du programme libéral, qui porte jusqu’à l’âge de 16 ans l’obligation de la scolarité.

Ceux qui réclament depuis des années, la gratuité scolaire à tous les niveaux - ou des mesures équivalentes - n’auront donc pas travaillé en vain. Ils n’ont pas encore gain de cause, mais la question est enfin portée devant l’ensemble de l’opinion : un grand parti identifie son sort à la mesure.

Et pourquoi ? Le programme l’explique dans un commentaire dont tout serait à citer. Nous avons dans le Québec « la plus faible » fréquentation scolaire du Canada ; la moitié des adolescents quittent l’école à quinze ans, - quand ce n’est pas plus tôt : cela accentue, pour la jeune génération, les « chances de chômages ». Il y a à l’université peu de fils de cultivateurs et d’ouvriers. Or, au cours de la dernière session, on a oublié le sort des étudiants eux-mêmes et des parents qui ont la charge de l’éducation.

Nous avons souligné tout ce qui fut accompli durant cette session. Mais il est vrai qu’on n’a pas abordé directement le problème de l’étudiant. Il faut le faire sans retard, disent les libéraux, et parvenir à ce que tous les jeunes qui en ont le talent et la volonté (puissent), sans payer de frais de scolarité, bénéficier de l’éducation à tous les niveaux...

L’engagement est formel, sans retraite possible. Il y a lieu d’en féliciter les rédacteurs du programme, et l’état-major qui l’a adopté.

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Par ailleurs, les libéraux ne définissent pas les modalités de l’opération. C’est sage de leur part : des articles détaillés eussent été prématurés : ils auraient d’ailleurs distrait l’opinion, en permettant à l’adversaire de sauter sur tel ou tel aspect pratique. Nous en sommes au stade où c’est le principe qui doit être discuté.

D’un autre côté, cela signifie qu’un accord sur le principe n’entraînera pas nécessairement une approbation des mesures concrètes que les libéraux feront voter - s’ils sont élus et s’ils restent fidèles à leur programme.

Quel serait le coût de l’opération ? Sans doute moindre qu’on ne l’imagine : on aurait tort de croire qu’une fois le régime établi, les masses vont envahir tous les niveaux de l’enseignement.

Il ne s’agit d’abord que des enfants « qui ont le talent » nécessaire, et cela limite par hypothèse le nombre des candidats au niveau moyen et supérieur. Il s’agit aussi des jeunes qui ont la volonté d’étudier : et ce terme un peu vague de « volonté » recouvre toute une série de phénomènes dont nous avons souvent parlé. Comment les enfants des classes économiquement faibles sont-ils conditionnés devant le problème de leur propre éducation ? Car le défaut d’argent n’est pas, loin de là, le seul obstacle : les masses ne profitent pas entièrement des possibilités qui existent déjà. La gratuité scolaire ne fera pas de miracles.

Mais elle aura au moins supprimé l’injustice la plus odieuse. Et elle devra s’accompagner de toute une série de mesures : orientation bien plus poussée et plus efficace, éducation des adultes, aide positive aux étudiants, etc.

On ne saurait l’établir du jour au lendemain sans risquer des catastrophes. Rendre l’école plus aisément accessible, cela ne doit pas s’entendre autrement que sur le plan financier : car les barèmes intellectuels et moraux doivent demeurer aussi exigeants. À quoi servirait-il d’ouvrir l’université à des milliers d’étudiants nouveaux si la qualité de l’enseignement devait s’effondrer ? La nécessité de préparer un corps professoral assez nombreux et compétent posera d’ailleurs des problèmes aigus : on sait à quel point ils existent déjà, et combien ils sont de moins en moins résolus. Il faudra les reprendre presque dans leur totalité.

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Ces réflexions s’imposent, il nous semble, à quiconque réfléchit. Elles ne sont pas des réserves sur le fond de la question : nous croyons depuis longtemps que la gratuité scolaire s’impose, qu’elle soit réalisée d’une façon ou d’une autre. Elle s’impose très particulièrement dans un milieu comme le nôtre, relativement pauvre en argent et riche en hommes.

Nous devons prendre les moyens qu’il faut pour utiliser tous les talents. Nous devons supprimer les causes d’amertume sociale. Nous devons annuler, dans la mesure où c’est possible, la loi qui prédestine au collège et à l’université à peu près seulement les garçons et les filles dont les parents jouissent d’une certaine aisance.

Le parti libéral a eu raison d’inscrire dans son programme le principe de la gratuité scolaire.